Vendredi 16 décembre 2005
Il est aux environs de l'après JT et je travaille, assise devant mon pc, comme d'habitude, en train de me prendre la tête sur une obscure traduction. Galopade de pieds nus dans l'escalier, les frères montent se coucher. Petit (5ans-presque-6) vient me souhaiter bonne nuit, en sautillant à contre-temps et en claquant la langue. Il me colle un gros baiser sur la joue et tandis que je tends les bras pour le hisser sur mes genoux, il me repousse en faisant "Non, non!" Surprise, je l'interroge: "Tu ne veux pas me faire de câlin?" "Si, mais regarde, il y a mon cheval..." Et le voilà reparti au trot, jusqu'à sa chambre.
L'imagination des gosses dépasse tout. Mon frère avait décidé ce soir-là qu'il irait se coucher à cheval, et par cette seule décision, le cheval est apparu, pétri de poussière de chimère et de volonté têtue. Ces créations de l'esprit résistent à tout, mais pour peu que la réalité s'en mêle et interrompe le jeu, ils s'effritent et s'évanouissent instantanément, sans laisser de trace. Si j'avais pris mon frère sur mes genoux, ignorante du fait que pour ce faire il aurait d'abord du descendre de sa monture et l'attacher pour ne pas qu'elle s'enfuie, j'aurais cassé le jeu. J'aurai cassé son cheval.
Je me souviens de l'époque où moi aussi je pouvais faire apparaître tout et n'importe quoi, dans ma chambre, dans le salon ou au milieu d'un grand magasin. Il n'existait alors aucune contrainte, spatiale ou temporelle. I was living in a perpetual daydream. Au grand dam de mes parents, qui se plaignaient que je n'avais "jamais la tête à ce que je faisais". La cour de récré connaît ses modes, on joue à certains jeux pendant un temps, puis ils tombent dans l'oubli et sont remplacés par d'autres. Mais le jeu dont je ne me lassais jamais était celui de "On disait que". "On disait qu'on était perdus dans la forêt et alors toi t'arrive et t'es une fée mais on le sait pas, et t'as un dragon mais tu le tiens en laisse et en fait il est gentil, et tu nous invites dans ton château et..." Nous n'étions jamais à court d'imagination. Nous avons vécu ainsi mille aventures, visité mille mondes, et nos périples se poursuivaient bien souvent pendant plusieurs jours, plusieurs épisodes découpés au rythme des récréations. Nul besoin de carte: nous effectuions la topographie dans nos têtes, et à la récréation suivante, nous retournions nous poster à l'endroit même où le dernier acte s'était joué, et l'histoire reprenait.
Il fut un temps où j'avais même une mascotte imaginaire, un petit bonhomme pas plus haut que mon pouce qui m'accompagnait et me distrayait lors des longs et ennuyeux trajets en voiture.
Pas étonnant qu'après tout ça le monde des grands semble si fade. L'imagination est le plus grand pouvoir dont nous disposons. Cultivons-la...
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